Renan — Talent

Ce qui manquait totalement autour de moi, c’était le talent. Mes vertueux maîtres n’avaient rien de ce qui séduit. Avec leur solidité morale inébranlable, ils étaient en tout le contraire de l’homme du Midi, du Napolitain, par exemple, pour qui tout brille et tout sonne. Les idées ne se choquaient pas dans leur esprit par leurs parties sonores. Leur tête était ce que serait un bonnet chinois sans clochettes ; on aurait beau le secouer, il ne tinterait pas. Ce qui constitue l’essence même du talent, le désir de montrer la pensée sous un jour avantageux, leur eût semblé une frivolité comme la parure des femmes, qu’ils traitaient nettement de péché. Cette abnégation exagérée, cette trop grande facilité à repousser ce qui plait au monde par un Abrenutio tibi, Satana, est mortelle pour la littérature. Mon Dieu ! peut-être la littérature implique-t-elle un peu de péché.

Ernest Renan. 

Souvenirs d’enfance et de jeunesse.